L’Afrique exporte ses sons et ses images vers le monde entier, mais elle n’en capte qu’une part marginale de la valeur. Le continent représente environ 3 % des exportations créatives mondiales, alors que son économie créative est évaluée à près de 59 milliards de dollars. Le streaming a globalisé la diffusion, sans rééquilibrer la rémunération. Le portrait, chiffres à l’appui, d’une machine culturelle qui grandit plus vite que ce qu’elle reverse à ses créateurs.
Les données consolidées dessinent un secteur en forte croissance, porté presque exclusivement par le streaming. Selon l’IFPI, les revenus mondiaux de la musique enregistrée ont atteint 29,6 milliards de dollars en 2024, en hausse de 4,8 %, avec 752 millions d’abonnés payants. L’Afrique subsaharienne est l’une des régions à la croissance la plus rapide, avec une hausse de 22,6 % sur l’année. Le rapport de référence de l’UNESCO estime pour sa part que les industries du film et de l’audiovisuel africaines pèsent 5 milliards de dollars de PIB et emploient 5 millions de personnes, avec un potentiel de 20 millions d’emplois.
Le cinéma nigérian illustre la dynamique : Nollywood a contribué à 2,3 % du PIB du pays en 2021, et PwC projette le secteur nigérian du divertissement de 9 à 13,6 milliards de dollars d’ici 2028. Côté musique, le phénomène est planétaire. Les écoutes d’Afrobeats ont progressé de 550 % en 2023 sur Spotify, dépassant 15 milliards d’écoutes cumulées, et le titre « Calm Down » de Rema a été le premier morceau mené par un artiste afrobeats à franchir le milliard d’écoutes.
La mécanique de la captation
La diffusion s’est mondialisée, mais la répartition des revenus reste très déséquilibrée. Les taux par écoute, qui varient selon les plateformes, sont en moyenne très bas, et les volumes d’écoutes nécessaires pour générer un revenu significatif sont considérables. Le modèle africain a ses spécificités, révélées par la plateforme kenyanne Mdundo : elle a versé environ 1 million de dollars de redevances à plus de 300 000 artistes africains entre janvier et juillet 2025, soit des montants très faibles en moyenne par artiste.
La valeur est captée en amont, par les plateformes, les labels et les intermédiaires de distribution, et peu reversée aux créateurs de base. Ce déséquilibre est aggravé par une collecte des droits d’auteur et des droits voisins encore lacunaire sur le continent, un point que la Banque africaine d’import-export désigne comme l’un des verrous à lever pour libérer le potentiel créatif africain.
La philanthropie comme correctif
Face à la faiblesse des financements, la philanthropie culturelle agit en filet de sécurité. Le Fonds africain pour la culture finance la professionnalisation d’artistes dans les arts de la scène, visuels et le cinéma. La Music In Africa Foundation soutient les créateurs musicaux, tandis que des fondations-relais comme la Ntha Foundation, au Malawi, opérationnalisent ce soutien à l’échelle régionale. La Banque africaine d’import-export a fait des industries créatives une « frontière » prioritaire de son développement, illustrant la convergence entre philanthropie et diplomatie culturelle.
Le pont Afrique-Canada
Le Canada, huitième marché musical mondial, apparaît comme une tête de pont naturelle. Sa population noire compte environ 1,5 million de personnes, soit 4,3 % de la population, un public initial solide pour l’Afrobeats et Nollywood. La preuve par les chiffres : la musique noire a représenté 65 % des écoutes des meilleures ventes des classements canadiens entre 2019 et 2022, soit environ 339 millions de dollars canadiens de valeur.
Des acteurs misent explicitement sur ce pont, positionnant le Canada comme rampe de lancement mondiale pour une nouvelle génération d’artistes africains. Le pays offre un marché de consommation solvable, des infrastructures de distribution et une diaspora prête à jouer le rôle de relais. Reste à transformer ces flux en une réelle co-production, où les créateurs africains percevraient une part équitable de la valeur qu’ils génèrent. C’est tout l’enjeu des prochaines années.
Sources : IFPI Global Music Report 2025, UNESCO, PwC, Spotify Newsroom, Afreximbank, Fonds africain pour la culture, Music In Africa Foundation, Statistique Canada, rapport ADVANCE/Toronto Metropolitan University.


