CANADA : entre Toronto et les mines d’Afrique, des capitaux au propriétaire croisé, du cuivre au cobalt, dans un cadre réglementaire affaibli par la disparition du gendarme fédéral en juin 2026.
Le Canada se présente comme une place mondiale du financement minier, et ses marchés hébergent l’une des plus fortes concentrations de sociétés minières cotées au monde. C’est de ces marchés que part une partie des capitaux qui financent la ceinture du cuivre du centre de l’Afrique, entre la Zambie et la République démocratique du Congo (RDC). Deux groupes canadiens y sont des acteurs de premier plan : Ivanhoe Mines et First Quantum Minerals.
Ivanhoe Mines a levé 300 millions de dollars lors de son introduction en Bourse à Toronto en octobre 2012, pour une valorisation de 2,5 milliards, selon les données publiées par l’entreprise. Elle développe le projet de cuivre Kamoa-Kakula, en RDC, que le consultant Wood Mackenzie classait en 2020 au quatrième rang mondial des découvertes de cuivre par la taille. Ivanhoe a cédé en 2015 la moitié de Kamoa au groupe minier chinois Zijin pour 412 millions de dollars américains, et détient 68 % de la mine de zinc de Kipushi, l’État congolais en tenant 32 % par l’intermédiaire de Gécamines.
First Quantum Minerals, cotée à Toronto, fait du cuivre son produit principal, soit 82 % de ses revenus en 2025, indique sa communication financière. La société exploite en Zambie les mines de Kansanshi et de Trident, ainsi qu’une mine de cuivre en Mauritanie. Elle a longtemps opéré en RDC, où la révocation de permis a débouché sur un règlement de 1,25 milliard de dollars américains en 2012. Sa structure de propriété illustre l’internationalisation du capital : en décembre 2019, le groupe chinois d’État Jiangxi Copper a racheté la participation de 17,6 % détenue par le premier actionnaire, la société d’investissement Pangaea.
Zones franches et chaînes d’approvisionnement, un chantier ouvert
La transparence de ces flux reste largement à documenter. Les gisements africains sont souvent logés dans des structures financières à plusieurs étages, entre holdings offshore et filiales locales, et une partie du transport minéral passe par des zones économiques spéciales et des chaînes d’approvisionnement reliant les ports aux marchés asiatiques. Aucune donnée publique consolidée ne permet toutefois, à ce stade, de mesurer la part des capitaux qui transite par des juridictions à fiscalité privilégiée. La prudence s’impose : la complexité d’un montage ne prouve pas l’existence d’une fraude, et les sociétés publient des comptes audités.
Un gendarme fédéral éliminé en juin 2026
Le volet de contrôle, lui, a reculé. Créé en 2019 avec un budget annuel de 4,9 millions de dollars, l’Ombudsman canadien de la responsabilité des entreprises (CORE) était chargé d’enquêter sur les atteintes présumées aux droits humains des sociétés canadiennes à l’étranger dans les secteurs des mines, du pétrole et du vêtement. En mai 2023, il n’avait soumis aucun rapport au ministre du Commerce international, alors qu’une quinzaine de dossiers était en évaluation préliminaire, relevait The Globe and Mail. Le premier ministre Mark Carney a annoncé en juin 2026 la suppression de l’institution, en soulignant qu’une seule des cinq enquêtes menées avait abouti à des recommandations, rapportait CBC. Les critiques pointaient l’incapacité du gendarme à contraindre les entreprises à produire des documents et à témoigner.
Première conséquence pour le corridor Afrique-Canada : les plaintes d’organisations et de communautés contre des sociétés minières canadiennes actives sur le continent perdent leur canal fédéral de médiation et d’enquête. D’autres voix défendent le bilan, rappelant que des recommandations, quoique rares, ont existé, et que les entreprises restent soumises aux lois canadiennes anti-corruption et aux obligations de publication des registres.
Ce que cette enquête n’établit pas
Ce travail repose exclusivement sur des données publiques et datées. Il ne conclut à aucune infraction ni à aucun contournement fiscal avéré, et n’attribue aucune intention aux entreprises citées, qui démentiraient toute pratique irrégulière. Il identifie en revanche des angles à instruire : la localisation exacte des sociétés mères, le rôle des zones franches dans le traitement du minerai et l’effectivité des contrôles après la disparition du CORE. Autant de chantiers laissés en suspens en 2026, alors que l’ambition canadienne pour les minéraux critiques ne cesse de grandir.



